"Une véritable surveillance de masse" : comment l'Iran recourt à une IA russe pour contrôler sa population
Alors que les bombes israélo-américaines s'abattent sur le territoire iranien et que Trump appelle le peuple iranien à se soulever, le régime des mollahs dispose d'une arme redoutable et jusqu'ici secrète : un puissant logiciel russe de reconnaissance faciale capable de traquer, en temps réel, toute personne osant défier la République islamique. Une enquête explosive de Forbidden Stories lève le voile sur cette infrastructure de répression dopée à l'intelligence artificielle.
Par la rédaction de BoostAfrique — Mars 2026
L'enquête qui dérange
Le 3 mars 2026, le consortium journalistique Forbidden Stories — en collaboration avec Le Monde, Der Spiegel, Paper Trail Media, Der Standard, Tamedia et ZDF — publie les résultats d'une investigation sans précédent baptisée "Eyes of Iran". Grâce à une fuite de données issues d'entreprises russes et iraniennes, les journalistes révèlent pour la première fois les modalités concrètes d'un système de surveillance de masse que le régime iranien avait soigneusement dissimulé au monde entier.
Le timing est vertigineux. L'enquête sort au moment précis où Israël et les États-Unis mènent des frappes militaires sur l'Iran, et où Donald Trump et Benyamin Netanyahou exhortent la population iranienne à renverser le régime. Les gardiens de la révolution (IRGC) répondent immédiatement par SMS : "Tout mouvement perturbant la sécurité sera considéré comme une coopération directe avec l'ennemi et sera traité avec fermeté." Forbidden Stories Ce n'est pas un avertissement en l'air. Ils ont désormais les outils pour le faire appliquer.
FindFace : le logiciel russe au cœur du dispositif
Tout commence en 2019, dans le plus grand secret. Une société iranienne baptisée Rasadco acquiert le logiciel de reconnaissance faciale russe FindFace. Trois ans plus tard, en 2022, une autre entité nommée Kama absorbe Rasadco et prend en charge la commercialisation du logiciel sur le territoire iranien. Presse Net
FindFace n'est pas un outil anodin. Il est produit par la société russe NtechLab, considérée comme l'une des références mondiales dans le domaine de la technologie de reconnaissance faciale, et qui se trouve aujourd'hui sous sanctions européennes. Presse Net Ce logiciel est capable d'identifier un visage en quelques secondes à partir d'une image ou d'une vidéo, et de le croiser instantanément avec les bases de données des services de renseignement.
Les autorités iraniennes disposent ainsi d'un puissant logiciel qui permet un suivi individualisé des personnes dans l'espace public. Forbidden Stories Concrètement, une personne filmée dans une station de métro de Téhéran peut être identifiée, localisée et arrêtée en quelques minutes — sans qu'elle ait commis le moindre acte répréhensible, si ce n'est d'avoir le mauvais profil.
Une infrastructure soigneusement dissimulée
Ce qui rend cette affaire particulièrement préoccupante, c'est le soin avec lequel le régime a tenté d'effacer ses traces. L'appareil sécuritaire iranien a recouru à des sociétés écrans pour dissimuler cette acquisition. Plusieurs organes sécuritaires sont impliqués, notamment les gardiens de la révolution et le ministère du renseignement iranien. Forbidden Stories
Le recours à des intermédiaires privés permettait de contourner les sanctions internationales tout en maintenant une distance officielle avec le fournisseur russe. NtechLab, de son côté, opère selon un modèle commercial ouvert : la société commercialise son logiciel de façon relativement accessible, à des prix modestes, permettant à des entreprises ou des particuliers de l'acquérir, puis de l'intégrer à leurs propres infrastructures de caméras. Presse Net
Ce modèle diffus rend la traçabilité juridique extrêmement difficile — et c'est précisément là que réside la sophistication du montage.
Utilisé contre les femmes, les dissidents, les journalistes
Les usages documentés par l'enquête sont glaçants. FindFace permet d'identifier et de traquer en temps réel les opposants ou encore les femmes qui ne s'habillent pas selon les codes du régime, Radio-Canada c'est-à-dire celles qui osent retirer leur voile dans l'espace public, depuis le mouvement "Femme, Vie, Liberté" lancé en 2022.
Le logiciel est également un outil de répression ciblée contre la presse. Aucun reporter indépendant n'est à l'abri. Même la notoriété ne protège pas : RSF dénombre 12 journalistes incarcérés, dont la prix Nobel de la Paix Narges Mohammadi, arrêtée en décembre 2025 puis condamnée à 7 ans et demi de prison. Forbidden Stories
L'ONU elle-même avait tiré la sonnette d'alarme. Le 14 mars 2025, la Mission internationale indépendante de l'ONU sur la République islamique d'Iran écrivait que le régime avait "massivement recours à la technologie pour restreindre la liberté d'expression", évoquant "un nouveau logiciel de reconnaissance faciale qui aurait été installé en avril 2024 à l'entrée de l'Université de technologie Amirkabir de Téhéran". Forbidden Stories Mais jusqu'à cette enquête, personne n'avait pu documenter concrètement le fonctionnement interne du système.
Les soulèvements de janvier 2026 : le logiciel en action ?
Le contexte récent rend la question encore plus aiguë. Parti fin décembre 2025 du Bazar de Téhéran contre la vie chère, un mouvement de contestation s'est progressivement diffusé dans tout le pays avec un pic de mobilisation début janvier 2026. Des témoignages étouffés ont émergé sur les 8 et 9 janvier — deux journées pendant lesquelles les Iraniens sont descendus en masse et l'appareil sécuritaire s'est déchaîné. Des bilans provisoires évoquent plus de 30 000 morts en 48 heures, un chiffre qui pourrait être sous-estimé. Forbidden Stories
Le chercheur iranien en cybersécurité Nima Fatemi est formel dans ses conclusions : "Compte tenu de l'intensité des événements et du fait que le régime iranien a dû déployer toutes ses ressources pour réprimer le mouvement populaire, je présume qu'il était très certainement opérationnel pendant cette période." Forbidden Stories Une présomption qui, faute d'accès au terrain, reste impossible à vérifier de façon définitive — mais que les données disponibles rendent hautement plausible.
Une alliance technologique russo-iranienne qui s'approfondit
L'affaire FindFace n'est que la partie émergée d'une coopération technologique bien plus vaste entre Moscou et Téhéran. En janvier 2025, les deux pays ont signé un accord de partenariat stratégique global d'une durée de vingt ans qui renforce les domaines de coopération existants, notamment dans les technologies de l'information et de la communication. Recorded Future
Cette coopération s'étend jusqu'à l'espace. L'Iran a lancé depuis la Russie trois satellites, dont un doté de capacités d'IA embarquée. Officiellement dédiés à l'eau, l'agriculture et l'environnement, ces engins offrent des images à haute résolution qui permettent également d'observer des sites sensibles et de cartographier des infrastructures. Bulletin des Communes
La logique d'ensemble est claire : l'alignement stratégique anti-occidental et l'isolement commercial que partagent l'Iran et la Russie, notamment à la suite de la guerre en Ukraine, ont conduit à une coopération plus étroite dans de nombreux domaines liés à la sécurité. Recorded Future La technologie de surveillance est devenue une monnaie d'échange dans cette alliance des régimes sous sanctions.
Le modèle autoritaire à l'exportation : une menace globale
Ce que révèle l'affaire iranienne va bien au-delà des frontières de la République islamique. Elle illustre comment des technologies de surveillance développées en Russie peuvent circuler librement, contourner les sanctions, et se retrouver entre les mains de régimes répressifs à travers le monde.
Le modèle est rodé. Une entreprise développe le logiciel dans un pays sous sanctions. Des sociétés intermédiaires l'exportent via des zones grises juridiques. Les régimes cibles l'intègrent à leurs infrastructures de caméras, souvent existantes. Et l'outil tourne — silencieusement, en temps réel, à l'abri des regards.
La question posée aujourd'hui par l'affaire FindFace en Iran pourrait demain concerner d'autres pays africains ou asiatiques où des gouvernements autoritaires cherchent à renforcer leur contrôle des populations. L'IA n'est pas seulement un outil de progrès : entre de mauvaises mains, elle est aussi une machine à réprimer.

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